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Le bordel du Callão

extrait publié avec l'aimable autorisation des éditions Jean-Pierre Huguet

(...) Elle aime bien ce rêve, en général, même la tension, elle aime reconnaître les visages, le parcours compliqué dans les couloirs rouges. C'est devenu son pèlerinage, une ou deux nuits par an, par trimestre, elle ne sait pas. Pèlerinage au bordel du Callão ! Pourquoi pas ? C'est là que s'est accomplie sa vocation, un peu sur le tard il est vrai. La première fois qu'elle en a entendu parler, elle devait avoir 22, 23 ans, par des gars sur des prises de vues à Cuzco. Elle se croyait éternellement mannequin, sur le moment ça l'avait écœurée de les entendre fantasmer et fantasmer encore. En fait leur discussion l'avait fascinée. Elle s'en était souvenue longtemps, dans toutes ces années où elle comprenait lentement qu'elle ne pourrait jamais supporter qu'on ne désire plus son corps, et que son désir à elle c'était d'aller jusqu'au bout. Aucun des hommes qu'elle avait essayés à cette époque (des relations amoureuses normales avec des hommes normaux !) n'avaient pu le satisfaire, son sacré désir qu'elle ne s'avouait pas ; elle avait même essayé d'en mourir, plusieurs fois ! Sous les caresses et les mots doux fleur-bleue de ces petites lopes, elle entendait toujours les récits de ceux qui avaient "fait" Callão et les questions de ceux qui piaffaient d'y aller, et elle ne sentait rien d'autre près d'elle que l'effluve vague d'une bête domestique, hypocrite et au fond : sans goût. Et à chaque nouvelle tentative de suicide, c'est ce manque de goût qui la jetait dans l'envie de la mort, pour essayer de tromper son ennui et sa peur de faner sans qu'aucun jardinier n'ait osé mordre à sa beauté. Photographes, couturiers, directeurs de castings, public, amants ! Tous pareil ! Ils se payaient sa peau sans fatiguer sa chair, ils l'embaumaient pour mieux se la repasser !... C'est alors qu'elle avait fini par comprendre que cette chair avait rendez-vous au bordel du Callão. Qu'elle devait y consentir.

Six mois, elle y était restée, sous la protection d'un mac pas trop brute, un machiniste allemand recyclé dans ce commerce. C'est lui qui l'avait introduite, comme on dit... lui avait appris à bien se détendre, à se sentir tout ce qu'il y a de plus tranquille comme gagneuse, qu'il y avait pas de scrupules ni de honte là-dedans. À bien se méfier aussi, à laisser parler son instinct, ça peut sauver la vie. Les hommes qui sont aux putes (il disait bien "qui sont", pas qui vont ou qui se font), les hommes qui sont aux putes sont comme des fauves. Tu dois avoir l'instinct du dompteur, pour les satisfaire comme pour t'en prémunir.

Dompteuse... c'est un rôle qu'elle affectionnait. Elle dressait les fauves rouges du Callão. Toutes sortes de fauves. Des novices et des brutes à bander, des impuissants, des maîtres et des esclaves, des vieux, des grands, des gros, des jeunes, riches et pauvres, des bien bâtis et des bien montés, des bossus, des tordus, des amputés d'un pied, d'un bras, des parfumés, (...)