La Chair est un livre qui se dévore. Une écriture remarquable au service d'une intrigue extrêmement bien ficelée où sexe et sacré se mêlent avidement. Pris dans cette spirale infernale, on avance inexorablement sur les chemins d'un érotisme mystique qui nous conduit tout droit vers un dénouement aussi tragique qu'inévitable.
Il y a ceux qui n'y verront qu'un vulgaire bouquin de cul, ces mêmes personnes passent probablement aussi à côté de toute la philosophie sadienne. Et puis il y a ceux qui vont au-delà, apprécient une écriture volcanique et imagée, reconnaissent le disciple d'un Bataille ou d'un Céline, et se questionnent sur ce qui pourrait bien être une quête initiatique des temps modernes où les amours monstrueuses renvoient à une certaine mythologie.
Audrey Dupont
je ne résiste pas, je commande La Chair (sur la page qui s'ouvre, colonne de droite)
Accablée puis anéantie
L'acte de création littéraire oblige, quoiqu'on en dise, celui qui s'y risque à tremper sa plume dans l'encre de l'époque où il voit le jour. C'est Baudelaire et la mutation cyclopéenne de Paris sous les travaux haussmanniens, c'est Jünger et l'orage d'acier de la Grande guerre. Une fois ce constat établi, il ne sert plus à rien d'écrire comme eux sauf pour se rassurer dans l'esthétique vaine d'une temps révolu dont nous ne pourrons jamais égaler les maîtres. Reste alors à deviner ce qui travaille notre contemporanéité ; le secret des entrailles qui remuent sa chair, voilà le seul office que l'écrivain doit rendre à sa prose s'il désire du verbe tirer acte et sens !
Serge Rivron en est là quand commence son roman ; avant même d'ailleurs puisque par son seul titre, La Chair, il a déjà tout dit de l'époque et de son obsession lancinante hors de laquelle elle ne se sent plus capable de tirer nuls repères ni intérêts à l'existence. Comme Michel, trentenaire déprimé à la naissance mystérieuse, et pivot central du roman autour duquel s'articulent les autres protagonistes, dont le personnage fait écho aux antihéros de Houellebecq assoiffés d'une chair en laquelle ils espèrent un néant quasi bouddhiste, l'époque fouaille l'en dedans de sa peau, la pèle, afin de lui arracher sa pulpe glaireuse, jusqu'à en extraire le squelette qu'elle recouvre. Mais la comparaison avec le romancier des Particules élémentaires s'arrête à cette infâme dissection, tant les héros de Rivron, qu'il secoue frénétiquement au dessous du destin terrible qui les attend, n'arriment leur chair à la torture du désir que pour y retrouver une extase oubliée.
La chair n'est plus, pour eux, cette matière antique à même de les pacifier dans le néant, un agrégat d'atomes en attente de son inévitable pulvérisation, mais le rite sacrificiel dont le sang versé serait le vin et la viande arrachée le pain ; le retour absurde, par le délire du sexe, d'une passion désaxée qui dans l'abominable dérèglement de sa colère et de sa tristesse voudrait enfin retrouver le mystère de la douleur et la raison d'une souffrance qui les afflige et les dépasse.
Serge Rivron dépeint alors, non plus une époque dépressive dont l'hédonisme serait le masque funèbre mais la tentative désespérée de transformer l'horreur de sa chair peccable en obole martyrisée, malgré l'évidence du vide et l'empire en marche de son néant. Ainsi, ses pauvres héros, dont l'incarnation même demeure problématique, tyrannisent leur corps, au moyen d'un érotisme malsain, comme celui-ci les torture, à l'image de leurs existences accablées d'abord, puis enfin anéanties sous la roue du destin.
Il y a dans La Chair toute la fureur d'une tragédie mêlée à l'espoir du salut comme Rimbaud, dont Rivron reprend en leitmotiv cette magnifique phrase d'Une saison en enfer, en même temps qu'il réclamait le retour des dieux barbares ouvrait ses illuminations poétiques à l'infinie transcendance de chaque chose amenée, un jour, à prendre chair : À qui me louer ? Quelle bête faut-il adorer ?... Dans quel sang marcher ?
Rémi Lélian
je ne résiste pas, je commande La Chair (sur la page qui s'ouvre, colonne de droite)
Noces de sang
C'est l'histoire d'un homme, Michel – né dans le mensonge, le mystère ou la folie ? – un homme d'art, d'argent et de sexe. Héros très fin de siècle, en quête d'une grâce qui transfigure la chair et la consacre à l'égal de l'esprit, il traverse une vie qui tout à la fois le comble et l'épuise. Jouir d'un monde auquel il n'est pas parvenu à croire
, telle est la non-foi fébrile qui guide les pas du personnage, dans les à-coups d'une réussite sociale, d'une fièvre créatrice et d'une grande fatigue d'être, qui s'exacerbent ou s'annulent. Fête des sens, festins de chairs, mais fin de trajectoire tragique, alors qu'il touchait enfin – peut-être – à une forme d'innocence charnelle.
Mécanique flamboyante, le roman de Serge Rivron entremêle érotisme – pornographie, diront certains – et romanesque. Les récits qui entrecroisent l'histoire de Michel et de sa mère, Marie, à un texte en miettes – pages arrachées
au roman écrit par Michel lui-même ? – se rejoignent dans une apothéose d'amour et de mort. Au prix d'un scénario qui (se) joue de ficelles si grosses que le lecteur se demande dans quelle histoire tragico-cosmique on l'a plongé, pour finir par rendre les armes devant tant de superbe déraison. Il faut dire que la langue violente et douce de Serge Rivron permet l'envol de cette histoire messianique et charrie des références magnifiquement assumées. Écriture forte et souveraine, quête d'un paradis impossible dans une extase exténuante, La Chair est un roman majeur : une épreuve et un trouble qui font longtemps écho.
Danielle Maurel
je ne résiste pas, je commande La Chair (sur la page qui s'ouvre, colonne de droite)