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Viva Zapata ! Que vive la Révolution !

SR, paru en juillet 1992 dans la revue les provinciales n°32

On en a sans doute un peu vite fini avec l'idée de révolution.

On ne le sait pas encore vraiment, on le devine. On a du vague à l'âme, on prend des cachets, on visite des voyantes, des sorciers, des gourous, on parle un trémolo dans la voix de retour du religieux, on boit des tisanes, on se dope à la prométazine ou à la thalasso. Manœuvres dilatoires, le vertige un instant arrêté n'en finit pas de nous étreindre. Car ce que nous sentons si fort en nous, au-delà de nos contorsions accumulatives, ce à quoi nous échappons de moins en moins facilement, et dont nous pressentons qu'au-delà de nous-mêmes aucune civilisation ne s'est jamais relevée, tient dans cette effroyable et dérisoire constat : on n'a plus rien à dire à ceux qui se constituent de la parole, plus de mots, plus de gestes bientôt : nos enfants nous regardent, et nous les distrayons.

Oui, le Verbe est mort. Désintégré dans une logorrhée qui n'en finit plus, le Verbe est mort de nos excès. On s'est arraché la mémoire par spectacle interposé, notre gloire, nos années de télé, d'information libre, qu'ils ont bien fêtées entre eux tous les héros de notre actualité. Le Verbe est mort, tirons une salve ! A chaque instant des pensées qu'on reçoit, la consommation-machin nous dilue l'estomac dans le monde-à-peu-près, où nous savons compter si peu que seuls n'ont plus fini par compter que nos sous. Notre âme est achetée par le jour-le-jour, plus que les corps de nos aïeux ne lui ont jamais été soumis. Et dans le melting-pot écœurant de nos frustrations, de nos égoïsmes mâtinés de tolérances mièvres et mercantiles envers les conséquences de nos errements, nous avons fait de la laideur, de l'agitation et de la solitude, l'aboutissement niaisement contrit de notre veulerie quotidienne, la rançon de nos plaisirs faciles - pire que tout : notre legs.

Ènième variation sur le thème de la disparition des "valeurs"? Pas sûr, peut-être, je n'en sais rien. L'idée m'est dégoûtante, ce doit être plus grave, enfin. Les avantages qu'on tire toujours à affirmer un moralisme épais en temps de crise, inspirent périodiquement à quelque bien-pensant la matière d'un ouvrage ou d'un scrutin. Hier Paul Guth, aujourd'hui à peu près tout le monde, du sentencieux Philippe de Villiers jusqu'au méphitique Christophe Dechavanne, le bigot polymorphe, en passant par les ratiocineurs de toute nature et de tout acabit qui nous emplâtrent les esgourdes à chaque apparition. Mais nous sommes hélas très loin des "valeurs".

Ah ! temps bénis où les générations, cristallisant leurs angoisses et leurs frustrations, pouvaient s'inventer un passé en toute impunité, et puiser dans cette somme d'idéaux mal lotis matière à l'invention de modes de vie, d'espoirs à structurer l'avenir.
Le temps où les mots parlaient, établissaient des différences et des classements, ordonnaient le monde. Le temps des mots du silence, quand le Verbe pouvait engager une vie, et suffisait à construire des nations.

Pensez à la Révolution française, et ses débats interminables, jalonnés de sang et d'espoir. Plus près de nous, De Gaulle, je suis la France. Pour sûr nous n'y sommes plus : ce n'est pas une nostalgie, c'est un constat. La différence entre une nostalgie et un constat ? la première désespère de la réalité du second. Ce qu'un constat énonce n'est pas toujours irrévocable, tandis qu'une nostalgie enferme forcément le passé dans la distance d'un éternel regret.
Je dis que le Verbe est mort, mais je suppose qu'il reste, au fond des âmes, ce petit coin incroyable et secret où la vie s'alimente, ces mots de toutes les révoltes et de toutes les raisons où l'être puise sa sève. Ce qui se passe, c'est qu'à "l'extérieur", en société, le brouillage inéluctable du filtre culturel, qu'ils les accueille ou les refuse, ne prend plus les mots pour ce qu'ils sont : la chair de l'homme, notre chair. Les mots, c'est banal de le dire depuis que nous vivons sous le règne du spectacle, sont devenus des choses ; des marchandises parmi d'autres marchandises, qu'on troque, qu'on achète, qu'on prostitue surtout. Des denrées périssables que les modes font et défont. Des signes, qu'on accumule et qu'on exhibe.
Alors les mots qu'on voudrait dire à ceux qui vraiment les attendent, ces mots qui devraient raconter notre histoire pour en fonder une autre, ces mots ne parlent plus, ou ils sont notre honte. Notre insincérité de parole, notre infidélité aux mots, et notre paresse vis-à-vis de la langue, ont condamné nos enfants au walkman. D'ailleurs on fait de moins en moins d'enfants, puisque le Verbe est mort.

"D'ici à nous ressortir la Révolution, cette vieille lune, il y a un monde !" - je ne sais pas, regardez : la révolution comme ultime remède, drastique. Secousse tellurique, pour empêcher la dissolution mortelle. Le Verbe mort, c'est grave, on y est presque, regardez ! Comment croire encore un seul discours, même le sien ? Comment adhérer ? Dites-moi. Pour le moment, ça râle, on entend que ça : jouissance lascive d'un côté, envie de l'autre. Sérénade et misère. Côté jouissance d'ailleurs, il arrive que ça râle aussi d'envie, on n'est pas des bœufs. Misère de sérénade. On m'étale toujours à côté une jouissance plus infiniment médiatique que la mienne, scandale ! Et plus belle, plus héroïque ! Ils sont beaux, ils sont bons, ils sont riches, ils ne vieillissent pas, et en plus ils s'amusent ! Qu'à voir comme ils savent bien enchiotter la révolte de nos ados à papas: "merci à qui, à quoi-a-a" Bruel bêlant l'incontestable, qui n'a même pas roté son manger chez Anne Sainclair. Merci ? moins qu'à Goldman, qui mettait son vieux pain sur nos balcons pour attirer des pigeons.

Côté jouissance, donc, on nous simule la république du bonheur qui n'arrive pas qu'aux autres, "il suffit de le vouloir très fort, tiens je te prête mes ailes". On nous stimule.

Côté envie, côté misère, on vit à cours de mots d'emprunt. Alors, à court de mots, de temps en temps ça cogne. De temps en temps, une banlieue se réveille, une ville à feu et à sang, "tiens ! il faudrait leur construire un stade, mais quand même, une crèche, démolir une tour", 60 morts à Los Angelès, 500 000 en Irak, comment peut-on en arriver là, repasse-moi un peu de ce délicieux gratin !

On fait les comptes, cette leçon vaut bien un fromage, sans doute? Pourtant, lentement, l'amertume s'insinue dans les pourcentages de notre cynisme. Est-ce l'ennui, qui suinte de notre aveugle contentement ? Est-ce la bête en nous, qui hurle au fond de sa prison domestique ? Est-ce la charité, qui nous fait désespérer enfin du jeu d'ombres où nous nous complaisons ? - Ah! qu'ils rompent n'importe quelle digue, et qu'ils s'installent là, comme les miroirs de notre néant collectif ! Il est grand temps.

Mais la Révolution, nous en sommes bien revenus - sans y être jamais allé, nous qui portons la vie comme le fardeau des désillusions dont le siècle nous accable. Aveugles, gens sans foi ! Nous nous rions de la Révolution à proportion de ce que nous nous étourdissons de passions, confondant la roue de la fortune avec la manne du Ciel, et les récits des réchappés du cancer avec notre courage. Le vrai, c'est que la révolution nous fait peur, nous préférons attendre.
Nous sommes-nous déjà demandé ce que nous attendons ? La retraite ? Une villa au bord de la mer ? Une aventure amoureuse avec la voisine de palier ? Même pas, ces buts mériteraient qu'on se respecte. Egoïstes, ils n'en sont pas moins des "valeurs", oui, minables mais conformes à l'idée qu'on peut se faire d'une certaine grandeur de l'homme, consentant au sacrifice de l'action, quelle qu'elle soit. Or nous n'entendons rien sacrifier. Nous ne voulons pas agir. L'attente à laquelle nous avons été dressés par vingt ans de spectacle omnipotent se suffit à ressasser la passion de quelques vils rêves : gagner au loto ou, pour les plus casse-cou, être victime, en très gros, VICTIME, d'une prise d'otages, d'une bavure policière ou judiciaire, enfin, pour les modestes, d'un tremblement de terre, qui ne changerait pas grand-chose à l'état d'anonymat dans lequel je suis, mais qui me donnerait au moins l'occasion de déménager. Ah! La fine équipe ! La belle humanité ! On vit en pleine pensée du miracle en passant ses années à réclamer et acclamer le triomphe de la profanation de l'esprit.

Oui il faut reparler de la Révolution, d'urgence.
D'urgence parce qu'elle est le seul avenir d'une civilisation qui, telle une colonie de lemmings, se rue tout droit à l'étang qui la noiera.
D'urgence parce qu'elle sera la seule issue quoi qu'on en pense, à un malaise qui ne fait que grandir dans toutes les couches sociales des nations démocrato-occidentalo-capitalo-libéralo-consuméristes (ô Nouvel Ordre International !), et qu'il vaut mieux tenter d'y réfléchir tant qu'il en est peut-être temps.
D'urgence parce qu'une Révolution se lève et que je ne veux pas la laisser annoncer par Claire Chazal, mettre en scène par Michel Drucker, commenter par Ockrent et Serge July, ni raconter par Jacques Martin !

Absolument nécessaire, la Révolution risque en plus à tout moment d'être prise de vitesse par des dangers beaucoup plus grands, eu égard à l'incurie de l'immense majorité des potentats en place et qui ont trop montré de quoi ils étaient capables pour s'y maintenir : guerre massive, utilisation et mépris absolu des aspirations des populations qui les désignent, manipulation permanente des opinions et des rivalités par une information dont on finit par ne plus savoir si elle est à leur solde ou si elle décide à leur place, ou les deux.

D'urgence parce qu'à force d'être vendus à tout, nous pourrions bien brader notre révolution pour un passage sur TF1 à une heure de grande écoute, histoire comme la merdeuse qui soi-disant menait les manifestations lycéennes il y a deux ou trois ans, de s'assurer une carrière à la rentrée.

Deux choses nous effraie dans l'idée de révolution. D'abord, sa pseudo-spontanéité, qui en fait à nos yeux un synonyme du chaos : on ne sait ni comment ça commence, ni quand ça finira. Et puis, qu'est-ce qu'on a à y gagner, Maurice ? A cette poignante question, pas de réponse du même niveau, mais plutôt, comme une antiphrase, notre seconde peur : la révolution, c'est-à-dire un processus collectif de bouleversement. Or nous sommes devenus totalement impuissants à concevoir le collectif. Nous qui nageons dans les statistiques, nous qu'on vautre dans les sondages, nous qui donnons au garde-à-vous dans tous les panneaux, les indicateurs de tendance, les vacances organisées, les courbes de natalité et autres CAC 40, nous avons paradoxalement perdu toute notion du collectif.
Nous n'échangeons pas, nous "gérons".
Nous gérons tout : l'éducation de nos enfants, nos compétences ou notre carrière, nos défauts, notre image, nos loisirs, notre physique, notre âge, nos amours. Nous nous sommes laissé calquer notre espace privé sur la vie publique - notre "espace privé" ! Nous avions déjà rendu les mots : notre vie intérieure était déjà sur le chemin du marketing. Or la vie publique a été démantelée, travestie. La vie publique, où traditionnellement, depuis l'invention de la République, s'inscrivait le collectif, justement, où chacun était invité à dépasser limites et intérêts dans le service de la collectivité, la vie publique est idéologiquement devenue lieu de séduction, en vue uniquement de la réalisation des ambitions privées. La vie publique ne nous offre plus rien que sa publicité.

Et elle nous la tend fort, sa publicité, elle met le paquet, au plus vil. Elle nous la tend fric, elle nous la tend strass ! Elle fait de nos désirs une multitude "d'espaces privés" qui sont autant de calques idéalisés de sa soumission au paraître. Combien de temps encore allons-nous céder à ces sirènes de pacotille ? Pour ces vacances moches ; ces voitures moches ; ces magasins moches ; ces habits moches ; ces plages et ces cimes rendues moches d'avoir tous désiré le même bronzage moche que les fonds-de-teints permanentés des speakerines ; ces carrefours à sens giratoire moches qui nous facilitent tellement les bouchons moches de nos retours de week-end sordides ; ces Conseils généraux moches qui passent tellement de temps à améliorer nos routes qu'on se perd en conjectures sur le sens de paysages plus désorientés que nous ? Combien de temps, pour visiter une fois l'an des ports de plaisance moches ? Rêver ces ailleurs moches chantés par des voix moches ? Combien de temps ce caporalisme béat qui, de nos entreprises à notre citoyenneté, fait de chacune de nos pâles existences le tombeau de l'intelligence des siècles ?

De l'école au métier, de l'associatif au politique, de l'urbanisme à la guerre, de la création artistique à l'aménagement du territoire, c'est toute la vie publique qui est infectée par le renoncement à l'être. Cette déshérence, qui atteint tous les espaces de notre vie quotidienne, nous est tellement familière que nous envisageons avec fatalisme la fin d'une Histoire que nous n'avons jamais écrite, pourvu qu'on ne perde en attendant aucun des éléments de notre cher train de vie.

Assez d'aimables civilités ! Une civilisation pour se perpétuer, nécessite quelquefois que ses pendules soient remises à l'heure, toute l'histoire nous le montre et particulièrement celle de notre pays. Or l'histoire ne connaît que trois sortes d'horloger : la guerre d'invasion (la barbarie venue de l'extérieur), la réforme, et la Révolution. Dieu nous préserve de la première ! La réforme suppose de la part du pouvoir une intention, une inventivité, et une capacité de gestion du corps social par le Verbe, dont sont totalement dépourvus les potentats en place ou en stand-by, engoncés qu'ils sont tous dans leur cupide vanité.

Reste la Révolution. Je veux espérer qu'elle viendra, avec son lot de cruauté, de joie et de réponses neuves, même fausses, puisqu'en elle le Verbe fait sens à tous les coups.

Elle viendra quand vous en aurez jusque-là qu'on se foute de vous,
ou elle viendra sans vous attendre,
sans attendre les caméras ni les paparazzi,
elle viendra du fond d'une banlieue à la logistique anti-presse plus forte que celle des armées du Pentagone dans les sables d'Arabie.

Alors, on reparlera de la Révolution !